Sur le papier, l'Intellectuel gnangnan est un tigre. Aussi, la meilleure part, il la laisse aux politiciens. A eux de combattre l'Irak ou la Chine. Pour lui, de toute façon, l'affaire est entendue: le monde est habitée par la passion qui le divise et cela, éternellement. De cette passion tout à fait à part, il est le gardien vigilant. Un gardien aussi immobile que la mort, comme on sait dépourvue de passion. Elle est mue par la seule division qui se présente dialectiquement en personne, cela uniquement pour répondre à la fameuse injonction de Staline, le pape combien de divisions? Et, comme à l'évidence, avec elle, tout se décompose, il convient que l'on suppose aussi ceci: rien de plus beau que la théorie jetée par-dessus la charogne, en veste laïque ou religieuse, parce qu'au moins quelque chose demeure qui montre que la passion ne fait pas que diviser, elle unit également. En voilà assez pour montrer que l'idéologie française en vient à ignorer les lieux communs de sa propre culture.
De son côté, la France patronale, sentant le soutien spirituel qu'on apporte à sa condition misérable, ne manque pas de se répandre en jérémiades, sur le peu de considération qu'on lui témoigne, et même évoque, non sans délices, les envies criminelles qu'elle susciterait, pour le seul fait d'être le patronat. Pour un peu, elle en appelerait à l'existentialisme de Sartre. Il est d'ailleurs publiquement connu de tous qu'un peuple obscur, depuis un siècle, a pendu pas moins de six millions de patrons et s'acharnent encore aujourd'hui sur cette catégorie qui ressent comme un grand besoin d'air. En tout cas, cette victime, la plus précieuse, en trouve assez pour dire son indignation d'être pris à la gorge par une foule de forcenés paranaoïaques. Pourtant, cette France-là bonhomme, qui suscite une haine extraordinaire et quantité de meurtres passionnels, aime la vie, les frites, les mammifères mâles et femelles et l'Amérique. Aussi, avec ses mots à elle, simples et simplement inimitables, elle avertit que la porte est grand ouverte: qui n'aime pas le monde, le quitte! Réponse la plus spirituelle, quant à l'organisation de la vie sociale.
Curieusement, ce patronat, qu'on stigmatise, en l'appelant par son nom, c'est un monde! et qu'on juge, l'horrible passion française de juger! lui, qui s'estime comme personne, quand il s'agit d'obtenir ce qu'il pense lui revenir de droit, vu qu'il s'extermine à travailler, se plaint amèrement, dans le même élan, qu'on ne le considère pas comme tout le monde. Cette contradiction-là, l'intellectuel gnangnan ne manquera pas de la déclarer naturelle, car la liberté, comme dit le proverbe, s'arrête là où commence celle d'autrui. Et comme autrui justement, c'est tout le monde, on voit que cette frontière est merveilleuse et bien pratique. Elle donne, au gré du caprice, de la fantaisie, de la lubie, bref, des multiples synonymes de l'arbitraire et, donc, du droit du plus fort, la liberté illimitée sans laquelle le monde s'immobiliserait et, au bout du compte, mourrait. Et, comme chacun sait, pour ressusciter les morts, rien de mieux que la police! Si, à la fin, la boucle est bouclée, une question demeure en suspens: qui est réellement victime de cette idéologie, assurément la plus démocratique, étant la plus répandue.