Contre la moralisation frénétique de la droite agissante qui danse en gros sabots sur son bureau présidentiel, lançant son grand haro à l'encontre des ogres et bougres de la finance, quelques ministres émérites de l'économie réelle appellent à une saine réaction morale. En eux vibre la corde intègre du penseur intellectuellement honnête qui refuse de se laisser séduire par le camarade Blingbling, gueulant à tous vents: punissons les coupables! Plafonnons les revenus des banquiers! Interdisons les parachutes dorés ! Stop aux paradis en vase clos! Et autres amers eheu miserum, exprimant la surprise, la tristesse, la colère et la douleur de l'homme trahi par les siens. Ce cri d'indignation logique serait, dit-on, pour couper court aux questions que pourraient se poser ceux qui « se sont fait taper sur les doigts pour un découvert de quelques centaines d'euros », voyant que leur bon gouvernement met « des centaines de milliards d'euros... à la disposition des banques en quelques jours, alors qu'hier, (il) peinait à trouver un malheureux milliard pour financer le RSA ». Ainsi l'état, cette froide machinerie, serait non seulement capable d'émotion mais aussi de manifester à l'occasion un sentiment de culpabilité. L'honnête enfonceur de clous productifs dans le circuit de la mondialisation financière semble aussi aveugle qu'un hérisson en bord de route. Il confond allègrement psychologie et propagande. Le problème n'est pas de justifier l'endettement public à des fins privées, au sens capitaliste de ce mot, puisque c'est la politique suivie depuis des décennies, sous couvert de modernisation et d'adaptation à la mondialisation, mais de réaffirmer, en dépit de la faillite en cours, la rationalité de l'économie capitaliste, mise à mal par l'argent fou, les années-fric, l'économie de casino, etc., toutes choses avec lesquelles l'actuelle droite française prétend avoir rompu. « Car, comme on ne manque pas de le rappeler à gauche, mais pour en dénoncer l'inanité, au vu de l'absence d'une saine politique de l'emploi et des revenus, tout aussi vaine, ce ne sont pas, (aux yeux de la droite), les hauts revenus en eux-mêmes qu'il faut condamner - ils sont la juste récompense du talent et du travail-, mais uniquement les hauts revenus indûment gagnés. ». Moralisation spectaculaire et morale du juste milieu communient en une même idéologie du travail méritoire, ainsi réduit à une catégorie atemporelle ou ce qui revient au même méta-nationale, pour parler à la manière de l'idiot philosophique.
Dans ces conditions, il n'y a pas à s'étonner de voir les avocats de l'économie vertueuse et ceux de l'économie talentueuse acquiescer à l'idée d'un front commun anti-crise, au motif que « certes, il fallait éviter l'effondrement du système bancaire et, avec lui, de l'économie réelle. D'autant que cela aurait fait davantage de malheurs chez les pauvres que chez les riches ». Toujours la politique du soulagement! Avec une tel boulevard de bonne intention, pourquoi l'ami-en-chef des travailleurs, pauvres et opprimés par l'état n'en profiterait-il pas pour jouer, à peu de frais, au pourfendeur des excès du capitalisme financier, quand, sa prétendue opposition de gauche et du centre, n'a de cesse de déclarer elles aussi que « ce n'est pas le capitalisme qui est en cause, mais un capitalisme sans règles, qui a permis à quelques banquiers avides de prendre des risques inconsidérés ». Ce qui d'ailleurs est totalement faux, car c'est un Himalaya de règles de toutes sortes qui pèse sur le moindre aspect de la vie économique et sociale. Mais les justiciers de l'économie réelle ne l'entendent pas de cette oreille: « eh bien non. Il ne s'agit pas seulement de punir certains pour blanchir tous les autres. Car l'avidité des quelques banquiers à l'origine de la crise actuelle est un sous-produit de la folle dynamique qui s'est emparée de l'ensemble des plus hauts revenus ces dernières décennies ». Plus que punir, en paroles, ils veulent régler le problème du prix du travail. « Le niveau atteint aujourd'hui par les plus hautes rémunérations ne reflète plus du tout le travail ou le talent. Ceux qui les reçoivent sont parvenus à faire croire que les flux d'argent qui leur sont liés n'existeraient pas sans leur apport irremplaçable. Les PDG justifient ainsi leurs stock-options mirifiques, les traders, leurs bonus colossaux, l'élite du football, ses salaires fantastiques... Nous avons vu exploser les inégalités et, avec elles, la norme morale qui voulait que les revenus des uns et des autres - ouvriers et patrons, caissières et traders – demeurent commensurables ».
C'est un fait remarquable que les concepteurs du travail immatériel qui rend riche, par la liberté qui s'en dégage, aperçoivent subitement la possibilité de mesurer un travail jusque là jugé incalculable. Le temps semble venu du robot intelligent, enfin capable d'extériorisation morale. Mais comme cette juste récompense du travail, dont on sent qu'elle est grosse de l'âpre souci d'élaborer une politique, soudant solidement propriété capitaliste et justice sociale, s'enlise dans des considérations psychologiques tout à fait frustes et simplettes, précisons-en le prix réel: dévalorisation massive de capital et concentration capitaliste. La loi raillée de la valeur, vient rayer la carrosserie des beaux discours à propos des classes moyennes, reines de l'économie capitaliste. Leur paupérisation relative est l'actuel cauchemar de la Maison-Blanche, le palais le plus démocratique du monde puisqu'un « noir » grand est sur le point d'y loger. Quels grands enfants, que ces nains blancs comme neige de l'économie loyale! Glaces et grimaces, ils s'enchantent de leur toute nouvelle diversité. Reste qu'une révolution marginale est en train de s'accomplir. L'état, ce pelé handicapé, ce galeux parasite d'où venait tout le mal public, est tout à coup fêté comme le sauveur à pattes blanches que le monde capitaliste attendait. « De ce point de vue, la crise actuelle serait utile si elle pouvait donner le signal d'un retour à la raison. La démocratie est fondée sur l'idée qu'un homme en vaut un autre: le vote du smicard pèse autant que celui du PDG. Elle est menacée quand un hiatus aussi important qu'aujourd'hui s'instaure entre l'ordre de l'économie et celui du politique ». Pauvre PDG dévalué par un smicard tout à coup riche de détermination démocratique. Ah! Il fait pâle figure à présent que c'est fini, le profit indécent! Que l'état soit la figure honnie par excellence de la concentration capitaliste, plus personne n'y prête attention. Il en va d'une attitude politique responsable. L'urgence est au sauvetage de l'économie salvatrice de vie! « La crise de 1929 avait explosé elle aussi après une période d'années fric. Mais il avait fallu que les hommes découvrent leur humanité commune dans l'horreur de la Seconde Guerre mondiale pour qu'à son issue, de moindres écarts de revenus primaires et une puissante fiscalité redistributive réduisent fortement les inégalités. Espérons qu'il ne faudra pas en passer par là cette fois-ci ». Entre l'espoir à gauche et l'esprit de capitulation, face à l'état des classes capitalistes, la différence est uniquement dans la différence affichée. France-USA, c'est un même combat illusoire et trompeur qui se joue en ce moment. Mais pour les avocats des droits de l'homme réel contre l'horrible bonhomme imaginaire, totalitaire, quelle chance d'avoir un stylo quatre couleurs pour réécrire un chapitre inédit du capital! Ensemble, sans violences, c'est leur espoir. Sinon, ils nous avertissent à l'avance, ils ne répondront pas de la terreur d'état, une chose au fond utile puisqu'elle permet de découvrir sa propre humanité!
Alternatives Economiques - n°274 - Novembre 2008
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