Devant l'ossuaire de Douaumont dont le nom résume à lui seul ce qu'est réellement la liquidation d'une époque qu'on a dite « Belle » et simultanément met à nu tout le cinoche démocratique à propos des horreurs du XX° siècle dont la grande guerre européenne aura été l'ouverture, la nation française, par le biais de sa doublure étatique, prétend dire ce qu'il en est du crime contre l'humanité, inauguré en août 14. Ce n'est plus le discours daté sur le combat impératif de la civilisation contre la barbarie qui pue le boche, discours ardemment relayé en cela par la rumeur nationaliste, ce mélange de haine calculée et de basse police, à qui la presse offrait sa liberté d'expression toute neuve, mais l'idée d'un désir populaire spontanée d'y aller pour défendre femmes et enfants, comme on ose l'affirmer encore, pour justifier le fait qu'il fallait la faire. Mais voilà le genre de paroles apaisantes qu'on colle en 2008, sur cette sale petite musique de la guerre juste et nécessaire:
« Souvenons-nous qu'ils étaient des hommes comme nous (...), qu'ils auraient pu être nos enfants (...), qu'ils furent aussi les victimes d'une fatalité qui dévora tant d'hommes qui n'étaient pas préparés à une telle épreuve. Mais qui aurait pu l'être ? ».
Oui! En effet, excellente question: qui a pu se préparer froidement à une telle éventualité: la mobilisation de masse pour une guerre totale, dont se sont enivrées à égalité droite et gauche françaises, à quelques exceptions prêts, au même titre que le nazi éclairé Ernst- Jünger, mais lui à la manière étatique mystique de l'imbécile moderne, le produit d'une politique capitaliste de terreur qui continue sous d'autres formes, qui? Pas les capitalistes, bien sûr, des êtres hors du commun, des hommes à part, qui avaient plus à perdre qu'à gagner avec la guerre, a-t-on le front de dire. Paroles de mains blanches. Le capitaliste, chacun le sait, est l'homme de paix par excellence, innocent de tous les crimes, indemne de toute volonté nationale meurtrière. C'est un héros des temps modernes, un moine attablé à son bureau, un bourreau de travail qui pense tout haut aux moyens d'aider la misérable humanité à sortir du cycle infernal de la violence. Le mensonge continue à la manière idéologique déconcertante. Car, c'est entendu, il n'y a pas de ministère aux armées, pas d'armée permanente, pas d'usines d'armements, pas de laboratoires scientifiques qui élaborent des moyens technologiques de détruire plus vite, plus loin et en masse, pas de police des peuples pour se rendre maître des pays à matières premières, rien que la fatalité. Sacrée mémoire de terroriste multirécidiviste!
Sauf qu'à présent, on est longtemps après, ça change tout, c'est plus du tout comme avant, on peut alors comprendre mais quoi? Comment le capital émigre et se délocalise dans des millions de cadavres? De quelle manière, ce phénix des temps modernes danse, en s'engageant dans un grand cycle de création destructive? Et quelle formidable issue, il trouve pour surmonter son impuissance sociale et se défausser de sa faillite politique économique? Pas du tout! L'heure est à la psychologie d'estrade qui préside à la bonne pensée du moment, simultanément une grande et belle et bonne action. Tonton psycho ne peut pas s'empêcher de penser, une obsession,
« à cette jeunesse qui n'ira plus mourir en masse sur les champs de bataille », de penser « à ces hommes dont on avait trop exigé, qu'on avait trop exposés, que parfois des fautes de commandement avaient envoyés au massacre et qui un jour n'ont plus eu la force de se battre » et même il ira jusqu'à admettre, « quatre-vingt-dix ans après la fin de la guerre », solennellement, « au nom de la nation », veut-il dire, « que beaucoup de ceux qui furent exécutés alors ne s'étaient pas déshonorés, n'avaient pas été des lâches, mais que simplement ils étaient allés jusqu'à l'extrême limite de leurs forces ». Beaucoup mais pas tous. Il y a quand même des « lâches » dont le « déshonneur » est d'avoir fui cette destruction massive et gigantesque par les bombes et le gaz. L'idiot de la république à la tête farcie de bruit et de fureur, d'orages d'acier, se reflétant sur des falaises de marbre où l'on honore l'honneur national qui comprend que c'était terrible, avec la gueule de celui qui y est par procuration et qui sait exactement de quoi il retourne: la défense du capitalisme par tous moyens, y compris la terreur de masse. Car en lui la nation sommeille qui lui souffle que « cette guerre totale excluait toute indulgence, toute faiblesse ».
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