Le peuple gabonais a perdu un homme de grande envergure. « Grande » est ici synonyme d'étatique et aussi de cadavérique; ce que confirme le paquet de louanges adressées au cher disparu: un ami de la France. Ce dernier mot blanchit ou noircit, selon que vous en êtes ou non. Dire qu'il était tout bêtement en réalité un ami de l'état français en écorcherait la gueule à plus d'un, en raison du souci libéral qui les anime. Leur libéralisme serait ramené à sa juste proportion: un cintre prêt à endosser l'habit au goût du jour. Le voile pour madame pom pom girl et le costume de mister tambourine man pour le nouvel Abraham américain. Mais le Gabon, même remarque que plus haut, qui a d'autres problèmes à régler que le fait de savoir quel costard-cravate en rupture enfiler, a ressenti une si vive douleur à cette occasion toujours unique qu'il a voulu en empêcher le débordement loin au-dehors des limites convenables que représentent les frontières nationales. Ces dernières ont été fermées pour cause de deuil, quoi de plus normal! C'est une tradition bien connue des boutiquiers qui ne l'appliquent plus, en général pour cause de liquidation totale à répétition. Les grandes entreprises françaises, multicapitalistes, à vocation mondiale, ne sont d'ailleurs pas moins farouches au sujet de leur pré carré. La moindre opposition d'union locale semble être, dans leur perspective à perte de vue, un obstacle de taille mégamonolithique. Mais injecter du social dans un cadre à caractère strictement privé, c'est pourtant ce qu'on vient de faire avec le regretté Albert-Bernard, ancien sous-officier des services secrets français, animiste, catholique et musulman. Une bibliographie pleine d'espoir qui prouve qu'on a pas besoin d'être juif pour s'enrichir. Il suffit de savoir se faire des amis, comme l'a dit un américain mémorable et mondialement connu. Que ce mort soit hors du commun, la rupture des communications entre le Gabon et le reste du monde, consécutive à une mort effectuée par étapes, le prouve sans conteste, comme elle montre le sentiment de responsabilité qui reste la sienne, au-delà de sa seule présence physiologique et matérielle. C'est dans le cadre de cette totale abnégation que le Gabon, pour l'heure privé de boissons et d'attroupements, deux excitants bien connus des docteurs en économie, travaille à se reconnecter, histoire de rétablir des relations stables. Les racistes en profiteront pour rajouter avec son propre cerveau. Mais en quoi un régime aussi immobile, gage d'une grande stabilité qui a assuré à la France, certes avec d'autres, une souplesse politique sans égale, pourrait-il être critiqué sous prétexte de démocratie et droits de l'homme? Le Gabon n'a-t-il pas prouvé pendant 41 ans, sa pleine adhésion à ce programme, en pratiquant une communauté de destin avec la cinquième république? Et parler de dictature à son propos, en se focalisant sur un homme, c'est quand même inverser les rapports réels qui lient, jusqu'à nouvel ordre, Libreville à Paris. Les dictatures africaines trouvent leur véritable explication dans le cadre de la domination de l'économie capitaliste sur l'ensemble des rapports sociaux et politiques. Et les formes qu'elles revêtent sont livrées aux rapports de force locaux entre élites politiques, disposant d'une force armée pour garantir leur suprématie sur le reste de la population, grandes entreprises, soutenues de l'extérieur par leurs propres gouvernements, ce qu'on appelle pour la France, sa politique africaine, et mouvements sociaux qui reviennent sans cesse poser, de façon plus ou moins violente, le problème d'une autre répartition des richesses produites que celles actuellement opérées et développées depuis les Indépendances.
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